
Citation de Maxim Oreshnik lors de la table ronde de l'Open Dialogue :
« Il ne faut pas oublier que le but est le développement humain. Le Pib n'est pas une fin en soi, c'est un outil, pour parvenir à quelque chose. Quel est notre objectif principal ? C'est le développement de l'humain. L'homme devrait être au centre de tout. Et nous devons apprendre à mesurer et à comprendre comment une plateforme de développement, dans un pays donné, peut garantir le développement maximal du potentiel humain. Du point de vue de la santé, de la nutrition, et des émotions.
La contribution au développement de la personne. C'est important de le mesurer, mais c'est difficile à mesurer. Mais nous sommes tous conscients que c'est là l'objectif, la cause-même de ce que nous essayons de faire, du moins dans ce pays, en Russie.
Et je suis sûr que la majorité des personnes dans cette salle serait d'accord pour dire que cela devrait être l'objectif ultime de toute cette société sur Terre. Libérer le potentiel de chaque humain. Comment mesurer cela ?Comment aborder cette question du potentiel technologique (et dans d'autres domaines). C'est un point sur lequel nous devons travailler, sans oublier de négliger le Pib. Il est important de mesurer l'Output [la production], mais cela ne décrit pas tout.
Ce n'est pas une fin en soi. La production est toujours liée au potentiel humain, et l'économie est au service de l'homme, et non l'inverse.
S'il n'y avait pas de résultat, il serait difficile de former les gens, mais tout est interdépendant [holistique]. Cependant nous continuons toujours à examiner le Pib, à lui accorder de l'attention, mais nous ne devons pas oublier en même temps, que les chiffres de la production, aussi justes soient-ils, reposent sur les hommes, et leur développement.
C'est donc très important. C'est une idée très astucieuse. Et des centaines d'esprits brillants ont déjà cassé leur claviers et leurs stylos, en essayant de décrire cela correctement. Même si nous ne trouvons pas cette solution, nous devons toujours garder à l'esprit cette idée : Comprendre pourquoi nous vivons, pourquoi nous faisons tout cela. Et c'est pour nous entraider et progresser. En fait il devrait s'agir d'une approche centrée sur l'humain, pour développer le potentiel de l'humain, et préserver la vie et la santé ; compte-tenu notamment des changements démographiques que nous observons.
La vie active des individus prend une valeur encore plus grande, du point de vue de la vie en général, mais aussi du point de vue du développement de nos sociétés, et de nos économies. »
Source: — https://youtu.be/oyyfNjz9aIU ?t=2380
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Ok.
Reprenons.
La question qui m'a été posée par Jian Lan lors de mon exposé était « Est-ce votre idée ? » et ma réponse a été « Non, je ne fais que relier deux choses existantes. D'une part la découverte scientifique qui permet de quantifier ce qui est subjectif, et d'autre part le fait que les économistes se soient cassés les crayons sur les questions d'équité dans les théories sur la valeur d'usage ou des monnaies fondées sur des critères. »
En réalité je ne connais pas très bien ces théories, j'ai juste vu qu'ils n'y arriveraient jamais sans les outils adéquats. (Voir addendum sur la valeur d'usage).
C'est facile à voir quand il se passe la même chose avec des débats philosophiques millénaires qui piétinent en souffrant de ne pas avoir les outils développés en psychologie, et en particulier en ontologie. Ou que chaque jour, dans chaque phrase, on observe de tels sophismes ; qui consistent à faire se chevaucher les objets et les sujets, le subjectif et l'objectif, l'observé et la réalité, l'opinion et les faits. Entre ce que je veux et ce que veut l'autre.
C'est une question de progrès sur l'échelle du modèle des stades préconventionnels de Kohlberg. Dans l'immaturité, la loi est imposée de l'extérieur comme une partie de soi, sans attachement à la morale ; et dans la maturité, une distinction est faite entre la loi et ma volonté, qui prend la forme d'un contrat social. [L'holistique et la systémique, par leur invariance, nous enseignent qu'il n'y a rien de surprenant à appliquer à l'échelle sociale ce qui est valable à l'échelle individuelle. (Je suis en train de dire que notre civilisation a quatre ans d'âge mental).
Sans cette hygiène mentale il est stérile et dangereux de s'attaquer à ces questions, parce que si on commence à mesurer le subjectif avec des outils objectifs, très vite on en viendra à parler de « taux acceptable de bonheur » ou autres folies dictatoriales de ce genre.
Il est toujours bon de le rappeler, ce qui est mesurable à l’intérieur de la capsule spatio-temporelle l'est en terme de masse, espace, temps. Ce qui relève d'un champ de conscience n'est mesurable que par la mise en contact empathique. Les outils dont nous parlons [les sondages qualitatifs] permettent de mesurer ce champ de conscience et de le quantifier, ce qui est révolutionnaire. Il reste ensuite à savoir quoi faire de ces données.
C'est là qu'intervient la systémique, et les questions de hiérarchie par exemple. Un hiérarchie est appropriée dans un système fermé, complet, connu, et qui poursuit des buts temporels. La vie en société et la recherche de la paix se font dans un cadre d'incomplétude [selon Gödel, où les axiomes ne peuvent être déduits des termes de la proposition]. Dans ce cas la structure idoine est celle de la « multilatéralité », dans le sens où il s'agit d'un réseau avec une fonctionnalité émergente. C'est justement dans la détermination de cette émergence que doit se situer le résultat de la détermination populaire.
Les autres structures, hiérarchiques et temporelles, doivent être concrètement mises au service des aspirations des peuples.
Reprenons les termes que nous avons soulignés dans la citation de Maxim Oreshkin.
- « Du point de vue de la santé, de la nutrition, et des émotions » : Les émotions sont des facteurs subjectifs, à la différence de la santé et de la nutrition. On peut parler d'aspirations, de sentiment de justice et d'équité, d'accomplissement personnel, et bien sûr de liberté et de progrès en terme de conscience. Le facteur humain relève intégralement de notions subjectives et personnelles, qui doivent être exprimées et entendues. On peut ajouter autant de critères qu'on veut. Et évidemment le soin apporté à l'écologie, le déchirement du cœur en voyant des mines d'extraction dont les minéraux sont utilisés n'importe comment, ainsi que la disparition de magnifiques espèces végétales ou animales, font partie de ces émotions. Ne pas les prendre en considération, revient à priver l'humanité de sa transcendance.
- « Cela devrait être l'objectif ultime de toute cette société » : « Une civilisation est façonnée par la somme des perspectives individuelle de chacun ».
- « Libérer le potentiel de chaque être humain » : « Objectiver l'accroissement de liberté et de Conscience ». Et il est clair que la volonté populaire est une source de données qui est complètement négligée.
- « Aussi juste soient-ils » : Les nombres ont la vertu magique de faire croire qu'ils correspondent à la vérité, ce qui est faux. La vérité résulte de la qualité de la structure de l'information. La quantité n'est pas la vérité. Pour autant, il est certain que l'humain est condamné à ne prendre ses décisions que sur des bases rationnelles et scientifiques. Les chiffres sont ce que nous avons de plus concret et réel. Il faut donc prendre un soin particulier à déterminer les chiffres sur lesquels on fonde nos décisions.
- « Des centaines d'esprits brillants ont déjà cassé leur claviers et leurs stylos, en essayant de décrire cela correctement » : Les facteurs subjectifs ne peuvent être décidés pour les autres, ils sont l'expression de l'autodétermination des peuples. Ils sont donc modulaires, adaptatifs, multivalents, et relatifs. Cela fait intervenir la tétralogique, qui consiste à intégrer dans un graphe de décision des facteurs subjectifs et prospectifs.
- « Comprendre pourquoi nous vivons, pourquoi nous faisons tout cela » : Le nouveau paradigme est conduit par une recherche de sens, ce qui se traduit par une recherche de qualité, et non de quantité. Ce n'est que lorsqu'on on accepte l'hypothèse qu'il n'y a aucune raison à ce que les choses existent, que ce n'est « que du hasard » qu'on tombe dans le nihilisme, alors pourtant qu'aucune certitude ne permet d'affirmer que cette vision est correcte. Hormis baisser les bras, l'autre voie est celle de s'orienter vers la vie. Et par bonheur, tout ce qui s'oppose à la vie n'est pas fonctionnel.
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[Solution pour le PIB]
Si on met de côté la redéfinition de la valeur (qui est nécessaire mais semble trop lointaine actuellement), la question retombe sur la proposition de Soumya Bhowmick, d'intégrer des indicateurs qui expriment le facteur humain et écologique. Ce que d'autres essayistes ont également théorisé de différentes manières, notamment en valorisant la façon dont l'argent est réinvesti dans le bien de la société.
Cela pourrait se faire par un masque de matrices, sur la base de critères retenus comme pertinents.
Une autre solution plus simple et parlante, serait un facteur de pondération du PIB, qui découle du score d'efficacité de l'activité humaine, en vertu des objectifs sociaux, écologiques, et culturels (ou tout autre critère).
Les valeur subjectives et objectives (les besoins et les aspirations) peuvent être facilement mesurés comme on l'a vu par les sondages qualitatifs, ce qui donne lieu à un score d'efficacité (ou un degrés de rationalité).
Il faut comprendre qu'une économie de guerre aura un score très faible, tandis qu'une économie vouée à l'écologie et au bien-être des peuples aura un facteur plus élevé.
Ainsi un PIB de 300*0.5 vaudra moins qu'un PIB de 200*0.8. Le facteur d'efficacité économique peut rapidement devenir un enjeu en terme d'investissement.
De la même manière que le FMI pénalise les états qui subissent un ralentissement économique en les forçant à rogner sur leur rôle social, sans pour autant créer d'institution, le score d'efficacité peut à son tour encourager les faibles économies qui — au contraire — utilisent au mieux leurs ressources pour le bien des peuples.
J'espère ainsi répondre à la question qui est posée par Maxim Oreshkin : « Comment mesurer cela ? ». La réponse est simple, grâce à la quantification des préférences instaurée par les scientifiques Michel Balinsky et Rida Laraki en 2010 (1), et finalisés en 2024 par Adrien Faure (2).
[1] Majority Judgment, MIT, 2010
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_de_meilleure_m%C3%A9diane
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Addendum
La valeur d'usage s'oppose à la valeur marchande dans la mesure où elle correspond à la satisfaction de besoins. Nous avons simplement suivi des auteurs tels que (feu) Samir Amin sur l'économie selon Marx qui a introduit le concept de valeur d'usage, et (feu) François Houtard qui parlait déjà de la coopération Sud-sud en 2014, et dont les propos suivants ont servi de préface à mon livre « Essai sur la valeur d'usage par la socialisation des transactions]nbsp; », paru en 2017 :
« L'adoption d'une vue holistique de la réalité pour définir un nouveau paradigme d'existence collective de l'humanité sur notre planète est une base nécessaire. Cette existence doit faire le choix de la vie et non de la mort, comme le fait le capitalisme (mort de la Terre-mère et économie qui sacrifie des millions d'êtres humains). Cela implique un autre rapport avec la nature qui ne soit pas basé sur l'exploitation, mais sur le respect et la possibilité de renouvellement ; qui ne prenne pas appui sur l'extractivisme minier, et qui ne repose pas sur la rente de productions hautement destructrices de l'environnement et donc du climat mondial. Cette vision implique aussi de privilégier la valeur d'usage au détriment de la valeur d'échange, (la seule qui existe pour le capital), avec toutes ses conséquences sur la propriété des moyens de production. Cela exige aussi une généralisation des processus démocratiques, pour construire le nouveau sujet historique qui n'est plus, désormais, le seul prolétariat industriel, comme au XIXème siècle, et exige aussi l'interculturalité et la fin de la domination de cette culture dénommée occidentale, fruit du développement capitaliste, prédominante et vassalisée, qui tronçonne le réel, qui cultive l'individualisme, et exclut d'autres lectures et d'autres savoirs.
C'est ce que nous pouvons désigner du nom du Bien Commun de l'humanité, ou écosocialisme, ou lui donner tout autre nom qui permette de synthétiser ce contenu. Atteindre ce but exige des transitions qui prendront du temps, et que des gouvernements de changement se doivent de définir, chacun dans le cadre de ses propres frontières. »
Source : http://newsnet.fr/129746 (Dernier article publié avant sa mort)
Vidéo : https://www.youtube.com/watch ?v=pmTRU6va-cU
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